Près de 40% des entreprises se disent concernées par un passage de témoin. Même si chaque cas est particulier, Aude Tinguely, responsable des Transmissions d'entreprise à la BCV, a détaillé les étapes incontournables d'une transaction, durant les Rendez-vous des Entrepreneurs.
Anticiper, préparer, transmettre et intégrer. Une manière de résumer simplement un processus qui peut prendre du temps, qui demande des savoir-faire autres que ceux utiles à la conduite quotidienne d’une société, et qui est très fort émotionnellement parlant. Un processus qui concerne 70 000 emplois dans le canton de Vaud et qui était au centre des Rendez-vous des Entrepreneurs, une manifestation organisée par la BCV dans des entreprises du canton.
Quelques chiffres valent mille mots. 40% des entreprises vaudoises réfléchissent à une transmission. 70 000 emplois sont concernés dans le canton. Autant dire que le sujet est d’actualité alors que la génération des baby-boomers arrive à la retraite. Transmettre son entreprise oui, mais comment? Une autre étude montre que 30% des transactions échouent ou sont retardées faute de préparation adéquate.
Même si chaque cas est particulier, certaines étapes sont incontournables. Elles peuvent être résumées ainsi: anticiper, préparer, transmettre et intégrer. Car un passage de témoin ne commence pas à la veille de ses 65 ans et ne se termine pas à la signature du contrat.
Un chiffre encore: 70% des sociétés n’ont pas de repreneur, ceci alors même que des repreneurs ne trouvent pas de sociétés. Une des explications réside dans l’inadéquation entre offre et demande. Notamment en matière de taille d’entreprise ou de secteur d’activité. Sur un tel marché, vendre sa société n’est ainsi pas si facile. Anticiper s’avère donc une phase essentielle qui prend du temps et qui devrait faire partie d'une réflexion stratégique. Et ceci en tout temps, à tout âge. Elle pourrait se résumer en trois questions: pourquoi je vends, quand est-ce que je veux vendre et à qui? À propos de cette dernière interrogation, si 53% des transactions se déroulent dans le cadre familial, cette part tend à diminuer au profit de vente à des tiers.
Préparer commence par organiser son patrimoine privé. Se préparer donc. Cela peut paraître contre-intuitif, mais savoir où l’on va financièrement facilite les démarches, donne un cadre. Et se préparer ne relève pas que du domaine matériel. À vous de vous projeter dans l’après. De vous préparer à passer le témoin. Surtout que pour la personne qui vend, la transaction aura des conséquences financières, fiscales, voire familiales. D’ailleurs, êtes-vous vraiment prêt?
Une fois ce chapitre éclairci, au tour de l’entreprise. Il s’agit de la préparer pour en retirer le meilleur prix possible. Cela signifie notamment s’assurer que le savoir et le savoir-faire sont transmissibles, que les processus sont clairs, que la clientèle est identifiable, que le bilan est présentable ou que l’outil de production est à jour. Des difficultés peuvent surgir du fait que vous possédez l’entier des processus dans votre tête, que vous dépendez d’un nombre restreint de clients, que votre bilan comprend des éléments inutiles pour l’acquéreur. Si vous êtes plusieurs actionnaires, avez-vous échangé suffisamment tôt entre vous, êtes-vous sur la même longueur d’onde? Et au sein de votre famille, tout le monde est-il au courant des démarches?
Répondre à toutes ces questions vous permettra d’arriver à une première évaluation de votre société. Vous vous assiérez plus sereinement à la table des négociations. Car le prix de votre entreprise n’est pas celui que vous avez imaginé ni celui que le repreneur envisageait. Différentes méthodes existent par ailleurs pour définir une fourchette d’évaluation. Au final, le prix sera le fruit d’une négociation qui aboutira dans des conditions de marchés – comme les taux d’intérêt ou la situation de votre branche d’activité – qui pèseront aussi de leur poids. Ce prix ne sera, en outre, clairement pas le même si vous transmettez votre entreprise au sein de votre famille ou si vous la vendez à un acquéreur stratégique.
Enrique Zurita, Philippe Clerc et Bernard Krieg viennent de céder Weinmann Énergies, qu’ils avaient reprise en 2007 à son fondateur Charles Weinmann. «Nous étions tous d’accord sur le but essentiel: assurer la pérennité de l’entreprise». Ils ont ainsi établi «une feuille de route pour jalonner l’entrée en fonction de la nouvelle équipe».
Vient alors un moment où la technique prend le dessus. Vous avez trouvé un acquéreur. Vous êtes d’accord sur les principes. Le processus de transmission passe par des étapes obligées pour lesquelles mieux vaut vous faire accompagner au risque de vous perdre. Les processus sont complexes surtout si vous vendez à un ou des tiers et qui demandent des informations détaillées. On parle d’analyse approfondie, de documents juridiques importants, de due diligence, etc. Lors de telles transactions, «la gestion du temps est un défi à ne pas sous-estimer», constate Nicolas Brönnimann à la tête du Garden-Centre Brönnimann à Noville, qui vient d’acquérir Joss Parcs et Jardins à Saint-Légier. «Il est important de savoir s’entourer des bonnes personnes dans différents domaines». À l’interne, mais aussi à l’externe.
On parle aussi bien sûr de financement. Si l’acheteur recourt au crédit d’acquisition, la banque va déterminer une capacité d'endettement de la société pour supporter un crédit qui s'amortit habituellement sur cinq à sept ans. Vous aurez peut-être aussi un rôle à jouer Vous pouvez par exemple accepter qu’une partie de la transaction se règle par un prêt vendeur. Pour finir par signer le contrat et donner les clés de l’entreprise à la nouvelle équipe dirigeante.
Ce passage de témoin ne ferme pas forcément la porte de cette page de votre histoire. Une période d'accompagnement peut s’avérer nécessaire pour assurer la continuité des activités. Une transmission réussie repose souvent sur cette période plus ou moins longue de partage d’expériences. Qui permet la discussion sur des points précis, mais aussi la présentation à la clientèle, aux fournisseurs ou à d’autres parties prenantes.
Sans oublier les collaborateurs et les collaboratrices. C’est ce que rappelle Bastien Sauve, CEO du Groupe PHIDA qui a racheté l’entreprise Milliquet à Romanel-sur-Lausanne, spécialisée notamment dans le sanitaire. Si la communication envers les équipes est clé, il insiste également sur les défis organisationnels que pose une acquisition. Il a notamment insisté sur la réflexion stratégique nécessaire à l’intégration d’une entreprise importante – et plus que centenaire – dans la sphère diversifiée de PHIDA. Ce qui signifie notamment avoir une vision à long terme.
Pour le repreneur, une nouvelle aventure commence. Alain Valentino a repris l’entreprise créée par son père en plusieurs étapes, dont la dernière en 2022. Initialement paysagiste, la société, qui emploie une quarantaine de personnes dans la région nyonnaise, a diversifié ses activités dans le terrassement, l’assainissement ou la maçonnerie. «Une transmission, c’est un beau parcours. Pour pouvoir le vivre le plus sereinement possible, il faut prendre son temps et ne négliger aucune étape». Une fois la transaction terminée, a-t-il conclu, «il est nécessaire de réfléchir à la gouvernance de l’entreprise.»
Tout préparer, avoir une vision pour l’entreprise, prendre le temps d’optimiser le fameux «après», Bernard Krieg ne peut que confirmer l’importance de ces étapes. Cela dit, conclut-il, «rien n’est jamais totalement réglé. Les étapes d’une transmission, il faut les vivre».