Modérée par François Egger, la table ronde a réuni (de gauche à droite) Helene Budliger Artieda, Secrétaire d'État à l'économie, Dr. Rahul Sahgal, CEO de la Swiss-American Chamber of Commerce, et Jean-Pascal Bobst, CEO de Bobst Group.
Le Rendez-vous des CFO de la BCV, qui s’est tenu le 26 août dernier au Millenium à Crissier, a offert perspectives, conseils et repères face à un environnement économique marqué par les incertitudes géopolitiques.
«En 2026, le commerce est devenu politique, l’économie est devenue géopolitique», a souligné François Egger en introduction du Rendez-vous des CFO, manifestation organisée par la BCV. Une manière, pour l’animateur de la journée, de rappeler l’électrochoc causé par l’annonce, en été 2025, de droits de douane de 39% pour les produits suisses exportés aux États-Unis, mais aussi l’incertitude et le flou qui règnent depuis autour du taux définitif applicable. L’enjeu est de taille. Devant un parterre de responsables financiers d’entreprises vaudoises, Pascal Kiener, CEO de la BCV, a rappelé qu’un franc sur trois en Suisse provenait des exportations (sans tenir compte des métaux précieux et de l’or) et qu’un cinquième des exportations vaudoises étaient destinées aux États-Unis. Ainsi, les conflits géopolitiques et les droits de douane se placent au premier rang des préoccupations des chefs d’entreprise, a relevé Andreas Diemant, directeur général de la division Entreprises de la BCV.
Stabilité en vue
Comment s’en sortir en tant qu’entreprise? Déréguler, produire plus, attendre? Helene Budliger Artieda, Secrétaire d'État à l'Économie, a d’abord fait souffler un relatif vent d’optimisme. Dans ces équilibres en plein bouleversement, «la Suisse est bien positionnée». Elle a rappelé que le marché le plus important pour les entreprises helvétiques restait l’Union européenne «où les règles du jeu sont claires». Et Helene Budliger Artieda a appelé à saisir l’opportunité de stabiliser et de développer davantage les relations avec l’Union européenne au moyen du paquet Suisse–UE (Bilatérales III). Quant à la négociation avec les États-Unis, la Secrétaire d'État reconnaît que cela tend vers l’apaisement. Selon elle, la déclaration commune (joint statement) offrant à la Suisse un taux à 15% à terme devrait offrir une «certaine stabilité.»
Pascal Kiener, CEO de la BCV
Et si certaines entreprises dépendent du marché américain pour une grande partie de leur chiffre d’affaires, Helene Budliger Artieda a aussi souligné que l’économie suisse restait très ouverte, rappelant la récente optimisation de l’accord commercial avec la Chine, vécu comme un succès. «Nous sommes un ‘middle power’ qui veut s’entendre avec tout le monde. Nous avons créé des liens, nous discutons et sommes appréciés pour cela», a affirmé la Secrétaire d’État. Qui a cependant souligné l’urgence pour la Suisse de lutter contre les réglementations, toujours plus importantes pour les entreprises.
Mais jusqu’à quand cette posture de ‘middle power’ appréciée de tous est-elle tenable? En particulier dans un environnement de guerre commerciale, où choisir son camp risque de devenir la règle. C’était l’objet de la discussion qui a réuni aux côtés d’Helene Budliger Artieda, Rahul Sahgal, CEO de la Swiss-American Chamber of Commerce, et Jean-Pascal Bobst, CEO de Bobst Group.
Andreas Diemant, directeur général de la division Entreprises de la BCV
La fin du libre-échange?
Pour ces deux derniers intervenants, la Suisse s’est quelque peu «endormie» sur sa «dépendance» au marché américain. Un «marché de consommation XXL, qui ne se remplace pas du jour au lendemain», a rappelé François Egger. Plus généralement, les trois spécialistes constatent «la fin d’une ère de libre-échange». Et Helene Budliger Artieda de citer en exemple: «L’UE elle-même développe des plans de sauvegarde, notamment pour l’acier».
Dans ce contexte, Jean-Pascal Bobst reconnaît qu’il faudra «à un moment donné» disposer «de capacités de production en Amérique», pour limiter les risques. «Il faudra plus de régionalisation», a estimé, pour sa part, Rahul Sahgal, rappelant que le libre-échange, jusque-là, ne bénéficiait pas à tous les pays. «Le commerce mondial a été diversifié, il va continuer à se redistribuer».
Pour la Secrétaire d’État, «les accords bilatéraux sont le futur», et positionner la Suisse sera d’autant plus crucial. En ce qui concerne les secteurs stratégiques, comme la pharma, la défense, les semi-conducteurs ou les logiciels pour drones, a relevé Rahul Sahgal, il faut déjà «choisir son camp». Soit décider de vendre ses produits à une puissance, les États-Unis, et accepter que dans ce cas, l'accès au marché du rival chinois ne soit plus possible. Mais l'enjeu reste d’éviter que cette guerre commerciale ne s’étende à tous les secteurs. Dit plus concrètement, il s’agit «de ne pas perdre un marché de 1,4 milliard de personnes, la Chine, pour des produits non stratégiques, comme les fromages, montres, machines-outils, etc.», a précisé Helene Budliger Artieda. Qui estime tout aussi essentiel de réussir à rappeler les intérêts suisses aux voisins européens, lorsqu’ils établissent de nouvelles règles.
Helene Budliger Artieda, Secrétaire d'État à l'Économie
Qualités suisses
Dans ce nouvel environnement aux règles du jeu changeantes – parfois non respectées–, l’agilité, la rapidité, le pragmatisme et, surtout, la capacité de se parler vont devenir prépondérants, ont constaté les trois intervenants. Des qualités très suisses, qui se sont retrouvées en fin de manifestation dans le témoignage, riche en anecdotes, de Frank Giovannini, chef triplement étoilé de l’Hôtel de Ville de Crissier.
Avec une énergie communicative, le chef a partagé ce qui alimente sa passion. Un récit qui résonne avec les valeurs de nombreuses PME suisses: recherche quotidienne de l’excellence, humilité, soin des relations humaines, souci de la continuité. Des qualités importantes, qu’il s’agisse de négocier des accords stratégiques ou d’innover dans un environnement incertain.